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Edito
L'énergie que nous sacrifions, le miracle qui sauve nos gouvernements

[06/10/2026]  Comme chaque fois que je reviens de manif, je suis en colère. En colère contre un pouvoir qui croit qu’il peut laisser courir les gens par millions ou les matraquer sans jamais répondre à leurs revendications et améliorer leurs vies. Un pouvoir intimement persuadé que rien ne peut le renverser tant qu’il ne cède rien. Persuadé en partie à juste titre, j’expliquais pourquoi dans cet article. Mais dans le fond, ce pouvoir politique ne doit sa relative stabilité qu’à deux miracles. 


Par Alessio Motta

Le premier miracle est l’incroyable absence de violence armée du peuple de gauche. Ce même peuple, que les grands médias accusent constamment de toutes les dérives et radicalisations et qui, en des années de protestations, des millions de gens dans la rue, ne s’est jamais illustré par la moindre histoire d’arme à feu retrouvée dans un sac à dos. Cela semble tellement aller de soi que nos gouvernements ne mesurent même pas un instant à quel point cette limitation du conflit est bien un miracle statistique, permis par les valeurs et la culture de gauche. Je n’ose imaginer ce qu’il en serait si ce peuple de gauche portait la culture, le goût diffus pour les armes et le taux de possession d’armes à feu que l’on trouve dans les milieux militants d’extrême droite.


Le deuxième miracle qui permet la stabilité du pouvoir et qui produit l’essentiel de ma colère, c’est l’absence totale de renouvellement des modes d’actions coordonnés par les centrales syndicales nationales. Quand nous sommes mécontents, les grands syndicats, qui ont l’avantage d'un pouvoir monumental d’informations et de coordination, leur permettant d’informer et activer régulièrement plusieurs millions d’individus, nous invitent à… marcher. Des millions de journées d’individus à marcher pour dire que nous sommes mécontents, puis à rentrer chez nous le cœur lourd en sachant que ça n’a rien changé.


Pourtant, il existe tant de modes d’actions qui sont inventés régulièrement par des petits ou moyens groupes militants (syndicaux, associatifs ou autres), avec trop peu de moyens mais qui, souvent sans violence, souvent légaux, ont pourtant un pouvoir de perturbation réel. Soulever une barrière d’autoroute, c’est réellement une menace utile dans un rapport de force, mais si on le fait à seulement cinquante ou cent, les policiers délogent vite. Bombarder de mails un service préfectoral pour le paralyser, c’est intéressant, mais d’une efficacité limitée si l’on n’est que quelques centaines. Et je passe sur des dizaines de pistes que nous donnent les militants quotidiennement et dont les centrales syndicales devraient se saisir pour les réinventer, les affiner et les porter à grande échelle. Imaginez si la foule qui ouvre l’autoroute est de plusieurs dizaines de milliers de personnes, la menace que cela constitue pour l’autoroutier et les institutions. Imaginez si le lieu de la manifestation à grande échelle perturbe réellement les dominants.


Seulement, voilà, les permanents et décideurs des centrales syndicales, dont l’activité rémunérée devrait consister à créer, innover et adapter les techniques de lutte, ont décidé de ne jamais le faire. Quand nous sommes mécontents, ils nous appellent à marcher, de République à Nation, de Place d’Italie à Bastille, ou devant les lycées révoltés. Et nous marchons, résignés de deviner que cela sera sans effet sur les décisions gouvernementales. Nous perdons le salaire de nos jours de grève pour cela. Non pas que la manifestation n’ait jamais été efficace. Mais il faut être conscient que la manifestation moderne, telle que nous la connaissons, émerge dans la seconde moitié du 19e siècle : cela fait aujourd’hui 150 ans que nous agissons de la même façon. 150 ans que les décideurs, capitalistes et gouvernants, ont pu s’adapter (et encore, ils ont mis du temps) et apprendre à ignorer les manifestations, les réprimer, les contourner, bref, à continuer à faire tourner leurs activités et objectifs sans qu’elles ne les perturbent. 150 ans que nous, nous n’avons pas bougé. Les syndicats nous donnent rendez-vous pour marcher, nous marchons. Ils nous envoient combattre l’armée américaine du 21e siècle en nous donnant un fusil datant de la guerre Franco-Prussienne de 1870. Le jour où ils auront compris le problème, alors les choses pourront changer.

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