Chantage, loyauté, domination (et un peu de Breaking Bad)
Une initiation en science politique avec Cyril Hanouna

[14/11/2022]

À travers la scène des insultes et des intimidations contre le député Louis Boyard, c’est un système de domination bien rôdé que l’on peut observer. Bien rôdé, mais qui montre ses fragilités dès qu’un de ses piliers est effleuré.

Par Alessio Motta

La semaine passée, beaucoup de français ont assisté à une scène sidérante extraite de l’émission "Touche pas à mon poste". À l’évocation du nom de Vincent Bolloré par Louis Boyard, Cyril Hanouna a copieusement insulté le député LFI, ne l’a plus laissé parler, a tenté de l’intimider physiquement avant de le faire partir sous les huées du public (ou plutôt, de quelques personnes du public). L’échange entre Boyard et Hanouna a déjà été abondamment commenté, de même que les relations entre Bolloré, Hanouna et l’extrême droite. Je souhaite ici élargir la focale et apporter des remarques sur les relations d’interdépendance et de domination bâties entre Bolloré, Hanouna, ses chroniqueurs et son public.

Le public

Si vous regardez en détail la vidéo de l’altercation, vous verrez dans le public des gens qui gardent dans l’ensemble une expression neutre, ou un léger sourire, même quand Boyard tient des propos qui s’en prennent soudainement à l’émission dans son ensemble ("vous jouez avec le racisme", ou quand il accuse l’émission de l’avoir appelé en lui demandant de tenir des propos communautaristes). Puis on assiste à un phénomène qui est en soi plutôt banal dans les émissions télévisées : les spectateurs, incertains de la réaction à tenir, se mettent à tourner régulièrement la tête sur leur droite, ailleurs que là où se déroule la scène principale et sans que des interventions d’autres chroniqueurs ne l’expliquent toujours. On voit entre autres un homme qui attire l’attention de sa voisine vers cette direction, puis fait de même avec d’autres situés derrière lui, et d'autres membres du public moins faciles à repérer font de même. Pour cause : ils guettent les consignes du chauffeur de salle. Jusqu’au moment où les huées et les applaudissements se font soudain entendre. On entend alors tout le monde crier à Boyard "Tu sors ! Tu sors !"… sans que les membres du public à l’écran ne bougent les lèvres.


L’explication est simple : comme pour une émeute ou pour beaucoup de mouvements collectifs, ce qui a l’air d’être un mouvement généralisé n’est en fait le fruit de l’action que de quelques-uns. L’essentiel des individus restent observateurs. Au moment du départ de Boyard, on peut mieux voir la majorité des spectateurs rester immobiles quand quelques-uns font de grands gestes et recommencent à crier "Tu sors !".


Ce n’est pas un mystère, Cyril Hanouna tient dans son public une petite communauté stable, active sur les réseaux sociaux, dont il entretient la loyauté à coup de cadeaux parfois énormes, allant jusqu’à leur offrir des appartements. Ceux-là comprennent bien ce que le chef veut dire au moment où il parle de ne pas « cracher dans la main de celui qui t’a nourri ».

Les chroniqueurs

Du côté des chroniqueurs présents sur le plateau, la réaction d’énervement d'Hanouna est suivie d’un bref moment d’attentisme, puis la totalité des réactions sont destinées à reprendre les éléments de langage ou arguments d’Hanouna pour enfoncer le clou. La première intervention vraiment audible est celle de Gilles Verdez, l’un des rares membres à peu près "gaucho-compatibles" de l’équipe, qui souligne que Boyard a dévié du sujet initial de l’émission et est venu "faire son show".


On pourrait se dire que ce suivisme est purement sincère s’il n’y avait pas d’autres éléments troublants dans le rapport qu’entretiennent les intervenants réguliers de l’émission avec Cyril Hanouna. Notamment le fait que les chroniqueurs ou ex-chroniqueurs aient une forte tendance à nier l’existence des conflits qui les ont opposés au chef, ou la façon dont ce dernier convoque son équipe pour nier toutes les accusations de despotisme portées contre lui, en demandant à chacun de s’exprimer publiquement en sa faveur. Tout comme son public régulier, l’équipe d’Hanouna sait qu’il ne faut pas cracher dans la main qui l’a nourrie. Alors, lorsqu’il faut défendre leur place dans la cour du Roi, les chroniqueurs qui se sentent attendus sur le sujet donnent des gages de leur loyauté. L’influence du présentateur dépasse largement sa propre émission, rompre avec lui, c’est détruire sa carrière en s’excluant d’un des principaux groupes médiatiques français.


Mais le plus troublant, quatre jours après les faits, est l’absence de réaction publique de Raquel Garrido, ex-chroniqueuse de l’émission désormais députée LFI, dont la parole avait de quoi être attendue puisqu’Hanouna mentionne explicitement dans l’extrait ses échanges quotidiens avec elle. On ne soupçonnerait pourtant pas Garrido de dépendre encore d’Hanouna pour la poursuite d’une carrière télé (et les arguments sur l'intérêt stratégique de garder des entrées sur C8 pour y exprimer le point de vue LFI n'expliquent pas l'absence totale de prise de position). Quand on sait que l’animateur est coutumier des messages de menaces, on peut au minimum se demander jusqu’où vont les chantages aux « dossiers » et casseroles cachées. [Sur R. Garrido, voir la mise à jour du 16/11/2022 en fin d'article.]

Configuration d’intérêts et domination

Ces observations nous donnent de précieux indices sur les méthodes qui assurent à Cyril Hanouna sa position de domination sur C8. La domination, c’est-à-dire la capacité à obtenir l’obéissance d’individus, repose sur deux jambes. La première jambe est la croyance des dominés dans le fait qu’elle est légitime, c’est-à-dire normale, acceptable, naturelle. La seconde jambe correspond aux calculs d’intérêts des individus. Elle repose notamment sur ce que Max Weber appelait une "configuration d’intérêts", c’est-à-dire un ensemble d’intérêts particuliers interdépendants. Des individus sont prêts à fournir un certain investissement pour soutenir la domination parce qu’ils attendent une contrepartie déterminée telle qu’une rente, un poste, une position valorisée ou n’importe quel autre avantage.


Généralement, les chefs politiques et autres leaders travaillent de façon plus ou moins consciente à entretenir ces deux jambes. Ils tentent de rendre leur domination légitime en s’appuyant sur différentes preuves de leur mérite, traditions, artifices et autres ressources ; et ils organisent autour d’eux une configuration d’intérêts qui leur permet de s’entretenir une garde rapprochée. Dans les cas où leur légitimité semble s’effondrer (où la première jambe flanche, donc), la configuration d’intérêts permet de tenir. Mais tenir sur une seule jambe est un exercice d’équilibre précaire et fragile.

De Gus Fring à Cyril Hanouna, fragilité d’un mode de domination

Si vous connaissez la série Breaking Bad, il vous est facile de comprendre pourquoi cet équilibre est fragile. [Attention, spoil !] Cette série met en scène Walter White, prof de chimie devenu fabriquant de drogue et successivement aux prises avec deux organisations mafieuses. La première est un cartel mexicain dont l’organisation est essentiellement familiale. Comme toute mafia, la domination de ce cartel s’appuie sur une configuration d’intérêts : les trafiquants savent l’intérêt qu’ils ont à travailler pour le cartel, et ils savent aussi ce qu’un acte déloyal pourrait leur coûter ; réciproquement, les chefs du cartels savent pourquoi ils ont intérêt à entretenir un certain niveau de récompense et de menace… Mais ce cartel repose aussi sur une domination légitime. Le paternalisme du chef et les liens familiaux qui unissent tous les cadres du groupe entretiennent une domination fortement fondée sur ce que Weber appelait la "légitimité traditionnelle". Cette domination est extrêmement solide, si solide que Gus Fring, principal concurrent, ne voit qu’un seul moyen pour se débarrasser du cartel : il doit élaborer un plan complexe lui permettant d’assassiner la totalité des cadres d’un seul coup ! Dans sa propre organisation, Gus Fring s’appuie aussi sur une forme de domination légitime. Dans un milieu de la drogue plein de patrons tatoués, fous, impulsifs, colériques et violents, il se distingue : c’est un chef d’entreprise en costume cravate, sérieux, calme, constant et très fiable, évoquant ce que Weber qualifiait de légitimité « légale rationnelle ». White voit donc d’un bon œil le fait de travailler avec Fring… jusqu’au jour où Fring, croyant marquer son autorité, égorge son assistant sous les yeux de White sans raison valable. Tout ce qui faisait la légitimité de Fring disparaît alors, sa domination ne repose plus que sur une interdépendance d’intérêts. On le comprend vite une telle domination est très fragile : il suffit d'une nouvelle information, d'une offre concurrente, d'un qui intérêt bascule dans la configuration, et tout peut basculer. Difficile de dormir sur ses deux oreilles. Et effectivement, White, qui a désormais peur pour sa vie, saisit la première occasion qu’il trouve pour assassiner Fring. En un instant, toute l’organisation s’effondre.


Dans le monde réel, les dominations politiques qui ne tenaient plus que sur une configuration d’intérêts ont aussi plusieurs fois montré leur fragilité particulière. C’est ce qu’a pu expérimenter en décembre 1989 le président Ceaușescu, qui tenait la Roumanie d’une main de fer depuis vingt ans et a tenté de réprimer par la violence les manifestations contre le pouvoir. De retour d’un voyage de quelques jours en Iran, il tente d’organiser un rassemblement de soutien en sa faveur et réalise que ses propres troupes, entre sympathies avec les manifestants et tentation de se joindre au coup d’État préparé par l’ancien camarade Iliescu, le lâchent. Il est exécuté quelques jours plus tard.


Si l’on retire le trafic de drogue, Cyril Hanouna est dans la même situation que Fring et il le sait. Ce ne sont pas ses un à deux millions de téléspectateurs (dont une partie regardent l’émission en affirmant qu'ils la trouvent déplorable) qui lui assurent un réservoir de soutien suffisant à tenir sa position de chef légitime. D’autant que l’on sait depuis longtemps que Vincent Bolloré accorde plus d’importance à son projet politique en faveur de l'extrême droite qu’aux audiences, en témoigne le sort des Guignols de l’info il y a quelques années. Ce que l’on voit apparaître dans l’émission à laquelle était invité Louis Boyard, c’est la fragilité d’un système de domination fondé essentiellement sur des marchandages et intérêts particuliers. Si Hanouna laisse tirer sur Bolloré, s’il perd le soutien de Bolloré, il perd tout, les chroniqueurs perdent tout et une partie du public perd beaucoup aussi. De quoi comprendre la réaction sanguine et unanime dont le jeune député a fait les frais.


Pour aller plus loin :

Alessio Motta, Antimanuel de socio, Bréal, 2022

et Les crises politiques, Atlande, à paraître début 2023.




[Mise à jour, le 16/11/2022]


Le 14 novembre au soir, Cyril Hanouna a réuni dans son émission une équipe élargie de chroniqueurs pour reproduire un exercice déjà évoqué dans l’article : obtenir que chacun marque sa loyauté et son soutien à l'animateur dans cette affaire, le complimente et affirme qu'il a été la victime d'un piège. Au passage, il a publié entre autres le détail des cachets touchés par Louis Boyard dans son émission... tentant ainsi de rappeler qu’il détient des informations sur les chroniqueurs qu’il n’hésitera pas à utiliser dans le cas où certains viendraient à s’opposer à lui.


Le 15 novembre, Raquel Garrido a fini par s’exprimer publiquement sur le sujet. La députée a soutenu Louis Boyard, mais en utilisant des mots qui permettaient de ménager au mieux Hanouna : elle a relativisé les faits en évoquant des difficultés comparables sur les chaînes du service public et a parlé d'un "sujet intéressant sur lequel il y a un désaccord avec Cyril Hanouna". Elle a également mis en avant la nécessité de pouvoir continuer à s’adresser à son public. Raquel Garrido n'a pas donné de détails sur des échanges téléphoniques qu'elle aurait eus avec l'animateur.